Les saisons de Sophie Dèerache
Épisode 5 — Quand les comptes ne tombent pas juste
Micro-entreprise et dépendance client : quelques mois après s’être lancée, Sophie découvre une dimension de l’indépendance qu’elle n’avait pas vraiment anticipée.
« Sophie avait trouvé ses missions. Elle allait maintenant découvrir qu’aimer son nouveau métier ne signifiait pas forcément aimer le statut choisi pour l’exercer. »
Quelques mois avaient passé.
Deux jours par semaine chez son premier client. Parfois trois.
Une journée chez le second, davantage lorsque le projet l’exigeait.
Sophie adorait le temps partagé.
Deux entreprises. Deux dirigeants. Deux équipes.
Elle retrouvait ce qu’elle aimait dans son métier : comprendre rapidement une organisation, accompagner, décider, transmettre.
Puis changer d’univers.
La micro-entreprise lui avait permis de démarrer.
Mais peu à peu, d’autres questions étaient apparues.
« On aimerait prolonger »
Un mardi matin, son principal client lui proposa de prolonger sa mission.
Bonne nouvelle.
Puis le dirigeant ajouta :
— Notre cabinet comptable nous a posé une question. Vous travaillez toujours avec votre deuxième client ?
— Oui.
— Et nous représentons quelle part de votre activité ?
Sophie ouvrit son tableau.
Quelques clics.
72 %.
Elle resta silencieuse.
Elle savait qu’il n’existait pas de seuil de chiffre d’affaires transformant automatiquement une prestation indépendante en contrat de travail.
Mais 72 % racontait autre chose.
Une forte dépendance économique.
Et surtout, la nécessité de regarder comment la mission avait évolué.
Deux jours étaient parfois devenus trois.
Les salariés disaient désormais :
— Demande à Sophie, c’est notre DRH.
Le dirigeant l’appelait parfois même lorsqu’elle n’était pas sur site.
La mission fonctionnait très bien.
Peut-être même un peu trop bien.
Sophie connaissait suffisamment le droit du travail pour savoir que la véritable question n’était pas seulement celle du chiffre d’affaires.
C’était celle de son autonomie réelle.
Elle avait quitté la dépendance à un employeur.
Elle ne voulait pas la remplacer par une dépendance à un client.
J+47
Et puis il y avait les factures.
Son contrat prévoyait un règlement à 30 jours.
À J+35, toujours rien.
Sophie relança.
— Aucun souci, votre facture est validée. Elle partira lors de notre prochain cycle de règlement.
Le client était sympathique.
La mission se passait très bien.
Il voulait même la prolonger.
Simplement, il ne l’avait toujours pas payée.
Le virement arriva à J+47.
Le mois suivant, ce fut l’autre client.
Nouvelle relance.
Nouvel appel à la comptabilité.
Sophie découvrait une évidence qu’elle n’avait jamais vraiment vécue comme salariée :
travailler, facturer et encaisser sont trois choses différentes.
Et désormais, le recouvrement faisait aussi partie de son activité.
Encore un nouvel acronyme
Depuis la création de sa micro, Sophie avait appris une quantité impressionnante d’acronymes.
ASP. ARE. ARCE. URSSAF. SSI.
Le CSP était désormais derrière elle.
En créant son activité non salariée, elle avait quitté le dispositif et son ASP s’était arrêtée.
Elle avait choisi de ne pas demander l’ARCE et de conserver l’ARE comme filet de sécurité, selon les règles applicables à sa situation.
Actualisation. Déclarations. Justificatifs.
Une autre mécanique avait remplacé celle du CSP.
Puis un nouveau sujet arriva dans sa boîte mail.
Facturation électronique.
Depuis le 1er septembre 2026, la réforme entrait concrètement dans les processus des entreprises.
Plateforme agréée.
Réception électronique.
Nouveaux circuits.
Sophie regarda les trois onglets ouverts sur son écran.
— Je voulais juste faire des RH…
« Pourquoi vous faites tout ça ? »
Quelques jours plus tard, Sophie déjeunait avec Marc.
Ils intervenaient tous les deux chez le même client.
Marc était DAF à temps partagé.
Trois entreprises. Trois jours et demi de mission par semaine.
— Ça se passe bien ? demanda-t-il.
— Très bien. J’adore mes missions.
Elle hésita.
— C’est tout ce qu’il y a autour que j’aime moins.
Elle lui raconta.
Les 72 %.
Les contrats.
L’ARE.
Les factures.
Les relances.
La facturation électronique.
Marc sourit.
— Pourquoi vous faites tout ça vous-même ?
— Parce que je suis indépendante.
— Moi aussi.
— Oui, mais vous avez une société.
— Non.
— Une micro ?
— Non plus.
Il prit une gorgée d’eau.
— Je suis salarié.
Sophie fronça les sourcils.
— Salarié de vos clients ?
— Non. Je suis en portage salarial.
Salarié et indépendant ?
Sophie connaissait le terme.
Évidemment.
Elle était DRH.
Mais elle n’avait jamais vraiment regardé comment cela fonctionnait.
— Vous trouvez vos clients ?
— Oui.
— Vous négociez vos missions et vos tarifs ?
— Oui.
— Et les factures ?
— La société de portage s’en charge.
— Les relances ?
— Aussi.
Sophie le regarda.
— Et vous êtes salarié ?
— Oui.
Marc ajouta immédiatement :
— Ce n’est pas gratuit. Il y a des frais de gestion et les cotisations liées au statut salarié. Il faut comparer.
— Alors pourquoi vous l’avez choisi ?
— Parce que je voulais exercer mon métier comme indépendant. Pas gérer une entreprise.
Sophie sourit.
— Moi, je voulais juste faire des RH.
Deux colonnes
Le soir même, Sophie prit une feuille.
Elle traça une ligne au milieu.
À gauche :
MICRO-ENTREPRISE
À droite :
PORTAGE SALARIAL
Puis quelques lignes.
Revenus. Protection sociale. ARE. Contrats. Facturation. Recouvrement. Autonomie. Frais.
Elle s’arrêta.
La micro-entreprise n’avait jamais été son projet.
Son projet, c’était le temps partagé.
Quelques mois auparavant, Sophie cherchait un CDI.
Le CSP l’avait conduite à regarder le marché autrement.
Il l’avait amenée jusqu’aux premières missions.
La micro-entreprise lui avait permis de les commencer.
Mais aujourd’hui, elle ne se demandait plus :
« Salariée ou indépendante ? »
La question était devenue :
« Quel statut correspond réellement à la façon dont je veux travailler ? »
Cette fois, elle allait comparer.
📌 Les enseignements de Sophie
Une forte dépendance à un client mérite une vigilance particulière
Il n’existe pas de seuil de chiffre d’affaires entraînant automatiquement la requalification d’une relation commerciale en contrat de travail.
En revanche, lorsqu’un client représente une part très importante de l’activité, la dépendance économique devient un risque à prendre en compte.
Sur le plan juridique, ce sont notamment les conditions réelles d’exécution de la mission et l’existence éventuelle d’un lien de subordination qui doivent être examinées.
Créer une activité non salariée marque la sortie du CSP
La création ou la reprise d’une activité non salariée pendant le CSP entraîne la sortie du dispositif et l’arrêt de l’ASP.
Selon sa situation, le bénéficiaire peut ensuite examiner avec France Travail les modalités applicables à ses droits ARE et les aides à la création d’entreprise.
Facturer ne signifie pas encaisser
Une mission réalisée et facturée ne produit pas nécessairement immédiatement de la trésorerie.
Lorsque l’indépendant facture directement ses clients, le suivi des échéances, les relances et, si nécessaire, le recouvrement font partie de la gestion de son activité.
La facturation électronique modifie progressivement les circuits
Depuis le 1er septembre 2026, les entreprises concernées par la réforme doivent être en mesure de recevoir des factures électroniques.
Pour les micro-entreprises et PME concernées, l’obligation d’émission interviendra à compter du 1er septembre 2027.
Micro-entreprise et portage salarial répondent à des logiques différentes
Le choix ne se limite pas au niveau des cotisations ou au revenu immédiatement disponible.
Protection sociale, frais professionnels, assurance, contractualisation, facturation, recouvrement, trésorerie et temps consacré à la gestion doivent également entrer dans la comparaison.
🔎 Pour aller plus loin
Vous êtes en transition professionnelle, en micro-entreprise ou vous vous interrogez sur le statut le plus adapté à vos missions ? Voici quelques ressources pour approfondir les questions rencontrées par Sophie.
Comprendre le CSP et la reprise d’activité
Portage salarial et CSP : peut-on travailler en mission sans perdre ses droits ?
Comprendre l’articulation entre reprise d’activité salariée, CSP et portage salarial.
Comparer les modes d’exercice
Comparer les différents statuts pour exercer en indépendant
Identifier les principales différences entre micro-entreprise, société et portage salarial.
Comprendre le fonctionnement du portage salarial
Découvrir les rôles respectifs du consultant, de l’entreprise cliente et de la société de portage.
Quand utiliser le portage salarial ?
Repérer les situations dans lesquelles ce mode d’exercice peut être adapté.
📚 Reprendre l’histoire
Vous venez de terminer l’épisode 5.
✓ Épisode 1 — La décision de Redwood City
✓ Épisode 2 — Le miroir qui grince
✓ Épisode 3 — L’offre inattendue
✓ Épisode 4 — Deux patrons, un seul agenda
Chaque épisode peut être lu indépendamment, mais ils racontent ensemble l’évolution de Sophie.
🎬 Dans le prochain épisode…
Sur la table de Sophie, une feuille et deux colonnes.
Micro-entreprise. Portage salarial.
Elle va maintenant mettre des chiffres derrière les mots.
Comparer ce qu’elle gagne, ce qu’elle cotise, ce qu’elle protège et ce qu’elle délègue.
Et surtout comprendre comment cette nouvelle organisation peut s’articuler avec les droits qui lui restent après son CSP.
Et si la stabilité n’était plus un employeur, mais une façon de construire son activité ?
▶ Épisode 6 — Une autre stabilité